Prenons l’exemple d’Esther, nonagénaire en 2024 : elle est née avant la 2e Guerre mondiale, s’est mariée dans les années 1960, alors que les publicités en noir et blanc vantaient les bienfaits des nouveaux aspirateurs et lave-linge. Elle a obtenu le droit de vote peu avant ses 40 ans et a pris sa retraite avant le tournant du millénaire. Sa vie professionnelle et familiale, et donc, les prestations de prévoyance dont elle profite, reflètent un autre temps.
Costa Brava ou Costa Balcone?
L’analyse des chiffres uniquement par genre, sans tenir compte de la composition des ménages, donne aussi une fausse idée de la situation financière des retraités. Ainsi, en comparant les rentes des personnes vivant seules, les différences de genre s’effacent, voire s’inversent : 21% des hommes seuls ne touchent que de l’AVS, plus souvent que les femmes (19 %). 78 % des femmes seules bénéficient d’un deuxième pilier et 35 % d’un pilier 3a, plus souvent que les hommes avec 73 % et respectivement 32 %. P
our les couples, les différences entre les genres sont marquées – sans surprise si on pense à la vie d’Esther. Elle n’était toutefois pas à la rue lorsqu’elle élevait ses enfants, puisqu’elle partageait ses revenus avec ceux de son époux. Il en va de même une fois à la retraite. Esther ne va pas dormir sur un lit de camp sur le balcon pendant que son mari profite d’un cinq étoiles sur la Costa Brava.
Les différences diminuent, mais persistent
Faut-il alors passer sous silence les différences de prévoyance entre les genres ? Bien sûr que non ! Certes, les femmes actives aujourd’hui bénéficient d’une meilleure formation qu’Esther à l’époque. Mais si elles s’engagent plus dans la vie professionnelle, et leur conjoint plus dans la vie familiale, le travail à temps partiel reste majoritairement féminin. Même si 89 % des caisses de pension ont ajusté la déduction de coordination qui permet un salaire assuré plus conséquent aux personnes travaillant à temps partiel, les différences vont perdurer. Un poste à 40 % rapporte moins qu’un poste à 100 %, et donc génère moins de cotisations salariales pour la prévoyance, peu importe comment la déduction de coordination est déterminée.
Et Guillaume Tell dans tout ça?
L’histoire de Guillaume Tell, symbole de l’autodétermination helvétique, nous rappelle que prendre des choix librement, c’est aussi en assumer les conséquences. Son refus de saluer le chapeau de Gessler aura eu un impact majeur sur son revenu et sa retraite, et donc celui de sa famille. Aujourd’hui aussi, la façon dont un couple s’organise doit rester un choix privé. L’Etat doit certes veiller à ce que ces décisions ne soient pas biaisées par le système et protéger les conjoints en cas de décès ou de divorce. Mais l’Etat ne doit ni encourager, ni défavoriser un modèle de répartition des tâches. Il ne doit pas non plus chercher à « compenser » ces choix. Le 2e pilier doit garantir un revenu de remplacement, là où il y en avait un : au niveau individuel, et consolidé au niveau du couple.
La tête dans les étoiles, mais les pieds sur terre